Conservation-restauration du patrimoine mobilier : 5 erreurs courantes

L’article du mois d’avril « Restauration du patrimoine bâti : 5 fausses bonnes idées » a rencontré un franc succès et je vous en remercie 🤗 ! Je vous y avais déjà annoncé que l’article du joli mois de mai serait consacré à la même thématique, concernant le patrimoine mobilier. 🌺

Au cours de mon expérience en conservation-restauration, puis au sein du bureau d’étude Anthemion, j’ai croisé pas mal de « patients » atteints de maux plus ou moins récurrents. Comme en architecture, les objets patrimoniaux souffrent aussi des conséquences de bonnes intentions bien maladroites. Et en conservation-restauration, mieux vaut prévenir que guérir ⚕️: informer sur les mauvaises pratiques peut éviter d’avoir à réparer des erreurs souvent commises de bonne foi…

🚀 Go pour un focus sur 5 erreurs (parmi bien d’autres) à ne pas commettre sur le patrimoine mobilier.

1 . Les réparations « maison »

La première d’entre elles relève de la réparation qui semble tout bête et facile à réaliser. Un tout petit fragment de statue ou de meuble est tombé, on se dit que ce n’est pas grand-chose, et le réflexe est tentant de sortir la trousse à outils. Mauvaise idée !

Clouer…

🏹 On retrouve ainsi les réparations d’appoint à base de pointes métalliques. Des millions de ces petits bouts de fer sont fichés dans le patrimoine mobilier de toutes sortes : pour refixer la main de la statue de la sainte Vierge, une lame de la voûte de la chapelle, pour retenir un moulage en plâtre, pour tenir le fil électrique d’une lampe avec un cavalier, on fixe un extincteur dans un retable du 15e siècle (ça s’est vu 😬)…

Le problème de cette petite pointe, de ce clou, de ce boulon, c’est sa nature même. En effet, le métal a une très faible inertie (il chauffe vite, et il refroidi vite), contrairement au bois qui a une réaction beaucoup plus lente à la chaleur. 📈 Lors des variations de température, il arrive donc que de la condensation se forme sur le clou : c’est ce qu’on appelle le point de rosée. Si les deux matériaux ne sont pas isolés l’un de l’autre, cette humidité ponctuelle au contact du bois est très mauvaise, car elle peut entrainer une pourriture localisée.

Là il s’agissait du bois, mais la corrosion du fer entraîne des dégâts tout aussi dommageables sur la pierre ou le plâtre par exemple : il faut savoir que, lorsque que le fer se corrode, il peut prendre jusqu’à 8 fois son volume 😲! Il s’agit d’un effet puissant, capable de faire éclater le matériau qui l’entoure.

De plus, je ne vous apprends rien : le fer, ça rouille ! Et cette rouille elle coule et tâche le magnifique décor qui recouvre la statue, la voûte ou le retable. 🎨

Têtes de clous rouillés retenant des lames en bois polychromes.
© Pauline Ruen, Anthemion, 20
19

… coller

💡 « Si je ne peux pas clouer, peut-être puis-je recoller l’élément cassé ? »  Eeet bien non.

Recoller un fragment peut sembler anodin, mais l’utilisation de la colle requiert de bonnes connaissances de la nature de l’objet (support bois, pierre, plâtre, etc.) et de la nature de la colle elle-même (vinylique, époxy, etc.). C’est une affaire de physique-chimie !

Aujourd’hui la majorité des colles « grand public » que nous achetons en supermarché ne sont pas adaptées : soit leur durée dans le temps ne permet qu’une réparation à court terme, soit leur action entraîne des dégradations irréversibles.

Dans le doute, mieux vaut s’abstenir…

2 . Le nettoyage intempestif

👑 Les œuvres sont des divas : elles aiment vivre dans un environnement propre, mais elles n’aiment pas qu’on les époussette à tout va.

Prenons l’exemple d’une chapelle ou une église. Bien souvent, les dégâts constatés sur les œuvres résultent davantage de l’humidité et de l’empoussièrement générés par le bâtiment :  c’est pourquoi la conservation des objets passe avant-tout par un bon entretien de l’édifice. Un entretien régulier et mesuré.

❌ Parmi les erreurs de ménage les plus courantes nous retrouvons le dépoussiérage à la brosse… Dans la majorité des chapelles et églises que je visite, les toiles d’araignées et la poussière sont enlevées au balai, et à la tête de loup. Personne ne voudrait se faire dépoussiérer le visage avec une brosse à récurer : pour les objets, c’est pareil, ils ont la peau sensible

Brosse à tête de loup… Ce n’est pas fait pour décrasser des boiseries du 18e siècle…
(photo : my-unger.com)

En résultent des griffures, des soulèvements de peinture, une usure prématurée des décors, etc.

🐝 Autre mauvaise idée d’entretien : l’utilisation de la cire d’abeille. Ce produit semble inoffensif et sent bon les parquets propres de chez nos grands-mères, mais il encrasse encore plus le mobilier (effet électrostatique) et, en cas de polychromies, risque d’en changer la couleur.

Enfin, dernier faux-pas assez classique : les nettoyages à grande eau. Beaucoup de surfaces peintes ou dorées se dissolvent justement au contact de l’eau, et plus globalement beaucoup de matériaux (bois, plâtre, mais aussi certaines pierres) n’aiment pas du tout avoir les pieds mouillés… 👢

3 . Le pouvoir des fleurs

Faisons un test. Si vous allez dans l’église de votre bourg, il y a très probablement un autel en bois dans le chœur et/ou dans les transepts : y a-t-il des plantes vertes ou un bouquet de fleurs fraiches posés dessus ? Bingo 🎇

Aïe… Exemple d’un vase posé sur un parquet
©Pauline Ruen, Anthemion, 2020

Fort heureusement, les lieux patrimoniaux sont entretenus et décorés par des personnes dévouées qui en font des lieux de vie (spirituelle, artistiques, ou autre). Cependant, il faut savoir que nombre d’autels arrivent en atelier de restauration avec des plateaux dégradés par des pots de fleurs ou vases.

Le vase peut se renverser, les arrosages débordants et réguliers de la plante maintiennent une humidité constante sur le bois. Ce qui provoque : tâches et auréoles, développement de moisissures, soulèvement de la polychromie, voire pourriture du bois.

❌ Quant à l’association du vase rempli d’eau et de la nappe en plastique, posée « au cas où l’eau se renverserait… » : et bien c’est encore pire. Le bois est un matériau organique qui a besoin de respirer. La nappe en plastique bloque cette respiration.

Attention, ce travers ne se limite pas au patrimoine mobilier des églises : c’est également le cas des meubles domestiques tels que tables, commodes ou consoles. Et lorsque ces surfaces sont décorées de marqueterie, c’est la catastrophe.

✔️ Des alternatives simples existent : pensez par exemple aux bouquets de fleurs séchées, tout aussi décoratifs, mais qui n’ont aucun impact sur la conservation du meuble en bois (et c’est très tendance !👌). Vous pouvez aussi poser ladite plante sur un support indépendant, prévu à cet usage.

4 . Repeindre

Il s’agit d’une erreur que l’on retrouve beaucoup dans les églises et chapelles. En effet, les associations paroissiales qui s’occupent au quotidien de ce patrimoine ont souvent peu de ressources, et ont facilement recours au « home made ».

🎨 Sans revenir sur les exemples médiatisés de l’Ecce Homo ou du saint-Georges (plaisir des yeux ici et ), beaucoup de statues arrivent en atelier de restauration recouvertes de couches picturales improbables en termes de nature de peinture (j’ai déjà vu le visage d’une Vierge Marie maquillé au vernis à ongles, oui oui 😆) comme en termes d’application/exécution avec des aplats de couleur sans respect de la sculpture ni nuance.

Il en va de même pour la dorure. Par exemple, la bronzine est une version « cheap » de la peinture dorée. Il s’agit de fines paillettes de bronze utilisées comme pigment pour une peinture couleur or et métallisée. Elle est souvent utilisée afin de rehausser ou remplacer une dorure encrassée ou usée. Le problème du bronze c’est qu’en vieillissant il devient brun… puis vert-de-gris.

Restaurer un objet polychrome ou doré est un savoir-faire à part entière, détenus par des professionnels.

5 . Déplacer les œuvres

🏃‍♀️ Souvent, lors des études du mobilier, je multiplie les parcours église → mairie → église → maison paroissiale → chez M. Untel à la recherche d’une œuvre. Bon, c’est une forme de sport certes, mais c’est surtout dangereux pour la conservation des objets d’art.

Il ne faut jamais déplacer les œuvres sans en avertir tous les acteurs concernés : les affectataires du lieu de culte, les propriétaires et gestionnaires privés, le maire (propriétaire public), mais aussi les conservateurs responsables ! ⚠️

Un objet patrimonial déplacé sans soin particulier peut être :

  • cassé : nombre de statues sont cassées faute de manipulation adaptée.
  • Perdu : c’est bête comme chou mais il arrive souvent que des objets déplacés sans trace écrite (et parfois à plusieurs reprises) ne sont jamais retrouvés. Et ce sans aucune volonté de la part des « fautifs » de nuire.
  • Volé : rassurez-vous les voleurs expérimentés savent repérer ces œuvres d’art esseulées… On peut alors mettre des mois voire des années à se rendre compte de leur disparition.
  • Dégradé : selon la nature de l’objet, sa conservation est assurée par des conditions thermohygrométriques (c’est-à-dire de température et de taux d’humidité dans l’air). Si on prend l’exemple des objets en bois, ils sont particulièrement sensibles à la variation de ces conditions thermohygro’. C’est pourquoi « ranger » une statue de l’église dans un grenier sec et sous ardoise est une très mauvaise idée : en résulte souvent l’apparition de fentes (qui parfois scindent l’objet en deux), de déroulement du bois, d’écaillage de la polychromie, et j’en passe.

⛔ Enfin, pour les lieux de culte, la sacro-sainte consigne est de ne JAMAIS conserver un objet mobilier chez un particulier.


En conservation-restauration, le principe fondamental de BASE c’est la réversibilité de l’action. C’est-à-dire, la capacité de défaire, ce qui a été refait/restauré, afin de retrouver un état antérieur si besoin.

A titre d’exemple, si on en revient aux statues repeintes, certaines d’entre elles sont malheureusement entièrement décapées avant d’être repeintes… On a alors peut-être perdu un trésor d’histoire de l’art car je vous assure que, parmi les anciennes couches de peinture superposées, on retrouve parfois des décors sublimes et insoupçonnés !

⏹️ Alors que faire ?

De façon générale, comme pour le patrimoine bâti, la meilleure solution reste de se faire accompagner, et de ne pas s’aventurer dans des tentatives de restauration non éclairées.

De plus, des pratiques simples peuvent être mise en place en attendant une intervention de restaurateur : des étiquetages efficaces (mais pas d’autocollant SVP 🙈), protocoles de surveillance, conseils d’entretien respectueux, etc. Il existe plein d’astuces.

Vous possédez plusieurs objets mobilier ? Faites absolument un inventaire ou un récolement (mise à jour) de celui-ci. Tous les avantages sont expliqués ici.

Les personnes gestionnaires du patrimoine mobilier peuvent être conseillées par des personnes ressources : conservateurs, restaurateurs, bureau d’étude spécialisé. Le propriétaire public ou privé de ces objets peut également décider de former tout ce petit monde aux bons réflexes, pour éviter des maladresses parfois dommageables et coûteuses.

Bien évidemment, n’hésitez pas à me poser vos questions à ce propos !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :